A Milky Way Out
Inès Kivimäki
Inès Kivimäki (née en 1990, France) est une artiste Finno-Algérienne actuellement basée à Los Angeles, aux États-Unis. La pratique de Kivimäki élargit la recherche sur les technologies émergentes et historiques à travers des projets multimédias qui tournent souvent autour de réflexions sur la dépendance technologique et ses implications sur l’image de soi.
Les récentes expositions personnelles et collectives de l’artiste incluent Tonus (Paris), Fulcrum (LA), Phase Gallery (LA), Roberts & Tilton (LA), Human Resources (LA), Gallery 2A (LA), Hutto-Patterson Exhibition Hall (LA), Art Center DTLA et Arkadia (Helsinki). Elle est titulaire d’un MFA en arts visuels de l’UC Riverside et codirige actuellement le project space Timeshare à Lincoln Heights, Los Angeles.
À l’instar des systèmes fantastiques reliant les formes aux noms, les chemins et leurs fins sont liés par une sorte de fiction, liés par des ressemblances, des sympathies et des cooccurrences, qui dérivent, vacillent et divergent au gré des usages. C’est donc une forme d’utilité, mais aussi un temps qui change (ou agit étrangement) à la limite. Des étoiles lointaines vacillant étrangement dans le ciel aux lampes de poche qui se mettent soudain à scintiller dans l’obscurité, les lumières mythologiques et technologiques, instables, ont été interprétées comme des avertissements, des signaux annonçant l’arrivée d’apparitions, d’esprits et de fantômes, de mauvais augure et de présages. Pourtant, ces signes vacillants peuvent aussi annoncer une sorte de certitude, un rythme constant, qui promet de guider ceux qui osent le suivre. Le danger de l’énigme du rythme, comme l’a un jour averti Maurice Blanchot, réside aussi dans cette certitude : l’inévitabilité de l’erreur, de la perte et de l’aliénation qui non seulement définit, mais crée la route.
Des similitudes apparaissent entre les langages algorithmiques et la pensée magique. Tous deux peuvent être perçus comme des guirlandes, des chaînes de relations qui se démêlentcontinuellement, bifurquant sans cesse, formant des chemins qui déraillent, enroulant des pensées qui ne peuvent que se dérouler. Ceux qui choisissent d’entrer dans ces domaines – sphères, cercles, boucles, réseaux – sont toujours inévitablement confrontés à un choix. Le chemin est choisi et suivi jusqu’à son terme : une sorte d’absurdité, voire de non-sens, mais qui force néanmoins une logique à se révéler. En chemin, mots et significations se déploient et se brisent, peut-être selon l’étymologie du mot « route » – du latin rupta : « chemin brisé ». Ce qui s’ouvre, c’est une carte d’interprétations erronées, des sentiers en spirale de dérives lyriques, menant, en fin de compte, à un changement linguistique.
Le pèlerinage suit un récit similaire, suivant des lignes – de pensée, de désir, de langage – vers une fin indéfinie. Il est utile de considérer ces voyages spirituels comme des formes précoces d’attractions routières, des itinéraires techno-utopiques analogiques conçus pour faire circuler les marchandises et la monnaie. L’histoire nous rappelle que certains moines, à la fin du Moyen Âge, modifiaient intentionnellement les cartes, déplaçant les chemins établis pour détourner les pèlerins à la recherche d’offrandes. Le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, par exemple, suit une route commerciale romaine encore plus ancienne, qui mène ses pèlerins au Cap Finisterre – littéralement « la fin du monde » en latin. Cette fin, comme nous le savons aujourd’hui, n’est pas là où le monde s’arrête. Et pourtant, cette limite persiste comme un rappel, un signe ou un signal hérité d’une époque révolue,des limites d’une sphère de connaissance, marquée par une frontière géographique. Les limites de mon langage, comme l’écrivait Wittgenstein, signifient les limites de mon monde. Disneyland, cousin éloigné du chemin de pèlerinage, développera plus tard ce concept comme un dispositif visuel dans la construction du monde, la « berme » : l’enceinte qui contient le fantasme , permet le système.
On prend conscience de l’appétit, de la spontanéité de nos désirs. À l’image de la « ligne du désir », sentier imprévu tracé dans un paysage planifié par les « désirs et les pas des marcheurs » qui ont emprunté le même raccourci maintes et maintes fois, érodant un nouveau chemin vers l’existence, les langues et les pensées sont souvent détournées par un facteur inconnu. Les regards errants détournent l’esprit ou la langue, souvent directement dans l’erreur, et pourtant, ce n’est qu’à la suite de ces erreurs – accidents, défaillances, pépins – qu’une force motrice [du langage] se révèle. Une sorte d’esprit ou de croyance ? Quelque chose comme ça. Nous gravissons en spirale vers le centre en perpétuel mouvement du langage, constamment déplacés par la force de cette attraction insaisissable, non pas pour atteindre une destination, mais pour révéler le chemin. Le vocabulaire visuel nous est présenté, pour les algorithmes comme pour les langues, comme la traînée de miettes de pain tracée par Hansel et Gretel : un système peu fiable de formes friables, formant un chemin à l’instant même où il se perd. L’appareil n’est jamais neutre, précise Inès.