Des fleurs et des choses
Olga Boudin
Des fleurs et des choses
Le titre donné à cette nouvelle série de peintures d’Olga Boudin fait doucement penser au slogan « du pain et des roses », issu du mouvement des suffragettes en 1911. Tirée d’un discours d’Helen Todd, cette phrase indique une double demande d’égalité, non seulement en termes de besoins matériels, mais aussi en termes de dignité, de reconnaissance et de liberté d’expression. Boudin réactive cette revendication dans le contexte des évolutions contemporaines de l’espace public et privé, liées aux exigences grandissantes d’immédiateté imposées par le marché et à l’accélération constance du rythme de vie actuel.
Les peintures représentent différents cadrages de la vie quotidienne qui découpent et superposent les compositions. Elles présentent souvent un espace compressé et mince qui recadre les peintures, leur permettant de glisser de motifs à images de motifs, à travers des fenêtres, des placards et d’autres éléments de l’espace domestique intérieur.
Nous sommes invités à observer un espace intime et banal, mais nous sommes frustrés, ou perturbés, par son instabilité subtile. Les représentations de différents styles de motifs, issus de tissus ou de papiers peints, s’amoncèlent ou s’imbriquent aux objets de manière délicate et ludique. Un monde nous est révélé, que l’on peut supposer privé mais omniprésent ; ce sont des natures mortes, des compositions et des instants d’une vie réelle, d’une vie simple, mais qui ne sont pas la vie elle-même. Ce sont des compositions qui gardent quelque chose de secret et de retenu ; un espace intime qui permet un épanouissement, qui accueille nos relations, mais qui peut aussi propager des inégalités et des rôles.
Modes de vie.
Il est nécessaire, pour comprendre le travail d’un nombre grandissant de nouveaux artistes, de saisir l’importance de leurs modes de vie que permet la pratique artistique. Dans le cas de Boudin, il existe un tissu politique et social qui se forme dans le quotidien qu’elle a construit autour d’elle et que l’on devrait considérer parallèlement à l’œuvre. Cela dit, dans notre culture contemporaine de la représentation de soi, des avatars et de la vente d’images d’une vie « authentique » immédiate, cette révélation devient aussi problématique.
Dans une inversion du genre de la nature morte, traditionnellement associée à une signification symbolique ou métaphorique, Olga nous invite à voir la vie ordinaire, la vie du travail, comme capable de porter d’autres significations ; plus que la simple place du travail dans l’ordre des choses : le pain et les roses. Olga nous montre la vie, sans verser dans le voyeurisme ; il y a une profonde demande d’intimité, tout en attirant notre attention sur l’existence de celle-ci. Bien que la présence d’un mode de vie soit évidente, cette vie n’est pas explicitée, démembrée ou sensationnalisée pour nous. Au contraire, elle a sa matérialité et sa dignité. Les espaces privés se retirent afin de rester privés, même si cela se fait dans le domaine du visible. Le sujet absent de ces peintures est celui des modes de vie qui les rendent possibles.
Il est communément admis que la vie privée est en cours de transformation et que, notamment du fait de l’omniprésence des interfaces numériques et des médias sociaux, nous sommes en train d’éroder notre moi privé et de devenir un moi privé-public. À son tour, l’espace public subit une érosion similaire. Nos espaces publics, bien qu’ils nous placent à proximité d’étrangers, deviennent de moins en moins des espaces d’engagement avec eux, et bien que nos vies privées intimes deviennent de plus en plus visibles pour les autres, elles ne portent pas en elles le bon sens qui est propre au bon fonctionnement de l’espace public, et elles restent privées dans leurs logiques et leurs expressions. L’espace public s’érode, même dans les espaces publics. Cela réduit notre capacité à penser collectivement, à élaborer des réponses nouvelles et communes, face à la rapidité et aux pressions de la vie contemporaine.
Le travail d’Olga Boudin s’articule autour des évolutions contemporaines de la définition du public et du privé, tout en explorant l’image d’un foyer, et d’une intimité, qui devient de plus en plus difficile à atteindre pour beaucoup.